La naissance d’un papa #6

Ce mardi 26 mai 2015, j’ai vécu le plus beau jour de ma vie.

Ce mardi 26 mai 2015, j’ai vécu le pire jour de ma vie.

Je savais qu’un accouchement pouvait être difficile, impressionnant ou bourré d’émotions diverses, mais à aucun moment je n’aurais pensé que cet évènement puisse concilier ces deux sentiments diamétralement opposés. Et tout ça en dix minutes. Vivre à la fois le plus beau jour de sa vie et le plus horrible est d’une violence inouïe.

Murmure Inaudible marmonne quelque chose, un peu avant le coup d’envoi, et Sage-femminator traduit en ces termes : « Madame, le bébé ne descend pas et il est en souffrance, on va devoir vous ouvrir pour aller le chercher ». Les regards se sont tous tournés vers ma femme.

Alors que nous n’avions jamais été aussi proches de voir le visage de notre enfant, je me sens presque en trop, j’ai le sentiment que ce n’est pas ma place, que je gêne, comme un caillou qui meurtrie un pied, coincé dans une chaussure. L’atmosphère est lourde, fébrile, et quand ma femme dodeline en signe d’approbation, la mécanique s’enclenche et les différents rouages de la machine s’imbriquent, puis tournent à une vitesse folle.

Il manquait peut être un peu d’huile, sur l’un des rouages.


TOP DEPART


Quand démarre une césarienne en urgence, on a le sentiment de se retrouver au cœur de la série télé éponyme, au moment le plus intense de l’épisode. A partir de ce moment précis, je ne sais plus qui a fait quoi, qui a dit ceci ou ordonné cela. Tout ce que mes souvenirs remontent, c’est un brouhaha d’ordres, de crissements de métal et de bips de machines. Je me souviens que d’autres personnes sont intervenues. Je me souviens que les portes se sont ouvertes en trombe, que le personnel courrait, que chacun semblait savoir exactement ce qu’il devait faire, que j’étais terrorisé. Je me souviens de cette sensation d’affolement qui s’est emparée de moi, de mes tremblements dopés au stress, de cette boule de plomb dans mon ventre. Je me souviens surtout que ma femme, même épuisée par la fatigue, restait lucide.

Au moment où le chariot se met en mouvement, elle commence à psalmodier une même phrase en boucle, comme une absurde litanie. « Je sens toujours les douleurs des contactions. » Elle le répète, plusieurs fois. Elle le répète encore, toujours. « Je sens toujours les douleurs des contractions ». Le chariot glisse et se faufile hors de la salle de travail. Une nuée d’hommes et de femmes lui embraye le pas, et ma femme répète une nouvelle fois : « Je sens toujours les douleurs des contractions ». Je vois son visage qui s’éloigne et je vois qu’elle a peur, elle aussi. Bien qu’extrêmement professionnel, le personnel ne semble pas comprendre ce que mon épouse veut leur dire, il ne voit pas la source de son angoisse.

Moi ? Je suis toujours dans la salle de travail. Je regarde autour de moi, je vois, un à un, chaque membre du staff hospitalier courir à la poursuite du chariot et cette pièce dans laquelle nous vivons depuis plusieurs heures parait soudain si grande. Un puissant sentiment de solitude s’abat sur mes épaules. On m’a interdit de suivre ma femme, car on va m’amener à la salle d’opération par un autre biais.


UNE MINUTE APRES LE TOP DEPART


Là, j’ai vécu un épisode d’évasion mentale. Je vois toutes nos affaires. Je remarque la paire de lunettes de ma femme, posée sur l’équipement qui prenait sa tension. Je me dis que, sans elles, elle ne voit rien. Elle va vivre son opération dans le flou total, sans reconnaître les visages penchés au-dessus d’elle. Mon cerveau se met à avoir peur de tout, d’oublier le sac de ma femme, d’oublier ses lunettes, de ne pas retrouver la salle d’opération, qu’on m’oublie ici, que je ne vais pas voir la naissance de ma fille, que ma femme ne va pas s’en sortir, que le bébé va souffrir, que… bref, je m’embrouille la tête.

Si on reprend l’image du bouchon de champagne, il est au bord de valdinguer à travers la pièce.

Mes yeux sont gorgés de larmes, mais je ne pleurs toujours pas. Personne ne me demande de m’exprimer, mais si j’avais dû le faire, j’en aurais été incapable. Mes émotions m’étranglent de l’intérieur, assassins sournois de mon oxygène. Mon regard papillote de tous les côtés… Je n’ai pas vu ma femme depuis trente secondes, mais je suis déjà totalement perdu.

C’est là que débarque un anesthésiste jusqu’alors inconnu, une sorte d’armoire à glace en chêne massif avec un accent slave venu du fin fond de la Russie (Ouais, on a eu une équipe hétéroclite), je l’appellerai Miroslav, ça sonne suffisamment « Europe de l’est ».

Je suis plutôt grand, mais quand il s’est approché de moi, j’ai dû relever la tête à m’en faire souffrir la nuque pour pouvoir le regarder dans les yeux. Même si ses « R » se transformaient en « L » quand il parlait, il a été d’un très grand réconfort. Il m’explique ce qu’il se passe, la raison pour laquelle on a déclenché cette procédure de césarienne d’urgence, les étapes qui vont suivre puis m’invite à passer « un mosque et une blousse poul entler dans la salle de opélations. » Ce que je fais. Me concentrer sur cette tâche rassemble un peu mes esprits, mais cette sensation d’apaisement ne durera que quelques secondes.

Très vite, Miroslav me conduit dans une petite salle adjacente à la salle d’opération et m’y laisse, seul, en me demandant d’attendre. Dans cette petite salle, on trouve : une couveuse pour accueillir bébé, des couvertures chauffantes, du nécessaire de soin, des couches et une chaise pour papa. Une grande vitre donne sur la salle d’opération et, à droite, une porte vitrée permet d’y entrer. C’est dans cette petite salle que je vais voir ma virgule pour la première fois et c’est dans cette petite salle que je vais serrer sa petite main dans les minutes qui viennent.

Là, en écrivant ces lignes, l’émotion revient. J’en ai la gorge à nouveau nouée.


TROIS MINUTES APRES LE TOP DEPART


Derrière la vitre, les portes s’ouvrent dans un barouf sonore qui me fait sursauter. Ma femme débarque, accompagnée de sa ribambelle de médecins, sages-femmes et anesthésistes. « Je sens toujours les douleurs des contractions. » et là, je l’entends exprimer pour la première fois sa véritable inquiétude. Elle leur demande comment et quand elle va être anesthésiée… Si elle ressent toujours la douleur des contractions, comment vont-ils l’ouvrir sans lui faire mal ? Miroslav la rassure, lui explique qu’ils vont lui faire une rachianesthésie, que c’est différent de la péridurale, que c’est immédiat. Elle approuve d’un geste de la tête et le personnel la prépare pour l’opération.

Sa blouse servira de champ pour ne pas voir l’incision. Agitée et apeurée, on lui attache les bras, bien écartés, sur des tréteaux prévus à cet effet. Je ne vois pas les jambes, mais il est très probable qu’il en ait été de même. Je vois le corps dénudé de ma femme, allongée sur cette table d’opération, harnachée et apeurée, alors je prends une  profonde inspiration et je m’apprête à craquer quand je l’entends demander après moi. Je viens m’agripper à la porte vitrée, j’y colle mes mains, mes yeux embués et mon plus beau sourire rassurant. Miroslav lui montre la direction dans laquelle elle pourra m’apercevoir, et moi, je tremble comme un vieux monsieur usé par la vie. J’espère un instant qu’elle ne s’en rendra pas compte, mais je me rappelle vite qu’elle n’a pas ses lunettes. Elle va devoir croire Miroslav sur parole, elle n’a aucun moyen de voir que c’est vraiment moi. Je fais alors de grands gestes, un peu gauches, un peu patauds et, au fond de moi, je nourris l’espoir de l’avoir rassurée, même juste un peu, même juste une fraction de seconde, d’avoir été cette micro-dose anesthésique qui la soulageait, il y a quelques heures encore, entre deux monstres de contraction.


QUATRE MINUTE APRES LE TOP DEPART


Une pédiatre débarque dans ma petite salle et me demande comment je vais. Je ne lâche qu’un laconique et guttural « stressé » et mes yeux se reportent vite sur la scène de préparation de ma femme. La pédiatre enclenche la hotte chauffante pour bien recevoir bébé, prépare des couvertures chaudes, quelques produits et serviettes pour le nettoyer et lui dégager les bronches. Le stress et les tremblements deviennent insoutenables, si bien que je finis par détourner le regard. Je tourne en rond (de petits ronds, dans une petite salle), je m’assois, puis me relève. Je passe une main dans mes cheveux, je respire, je m’assois encore et tape du pied. Je me lève et tourne et souffle et me mord les lèvres et marmonne des choses dont je n’ai plus le souvenir pour finir par m’accrocher à nouveau à cette barrière qui m’empêchait de serrer ma femme contre moi. La pédiatre rejoint finalement l’équipe médicale.

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Les instantanés #1

Parce que papavirgule aime aussi prendre des photos, et que virgule appréciera de se voir grandir au fil des années, j’inaugure un nouvelle section : les instantanés ! Une photo, de temps en temps, de la virgule.

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La naissance d’un papa #5


Mardi 26 mai, 11h00


A partir de cet instant, j’ai surtout été spectateur. Je ne sais plus si j’ai perdu mes moyens ou si, tout simplement, j’ai jugé que c’était la meilleure posture à adopter à la lumière des évènements, mais je suis resté bien sagement assis près de ma femme, main dans la main. Parfois, je lui déposais un baiser sur le front, je murmurais quelques mots de motivations, mais les cris de douleur de la femme que j’aimais me tétanisaient. Je me suis perdu dans mon impuissance à l’aider, à la soutenir réellement. C’est dans cet état d’esprit, pour moi, que ce sont déroulées les deux heures suivantes.

Sage-femminator arrive très vite après que je l’ai bipée. Elle jette un coup d’œil à la situation, écoute un cri de douleur de ma femme et puis s’en retourne chercher la dream team des anesthésistes. L’étudiante et son mentor rappliquent assez vite et posent tout un tas de questions à ma femme. La douleur, sur une échelle de un à dix ? Douze. Je les sens gênés et un peu désemparés. Ils regardent l’heure, chuchotent entre eux et l’infirmier officiel sort nous laissant seuls avec l’étudiante. Elle s’assoit près de nous et se met à faire la conversation. Elle est rassurante. Le ton de sa voix est agréable et, dans sa façon de communiquer, de nous regarder, de nous parler, on la sent investie et concernée. Elle nous explique qu’ils veulent remettre un boost, mais qu’ils ne peuvent pas en mettre plus d’un par heure, alors il faut encore attendre quelques minutes. Son collègue est parti discuter avec Sage-femminator pour savoir à quel stade de l’accouchement nous en sommes. Elle pointe d’ailleurs le bout de son nez par la porte et nous apprend qu’elle a demandé au médecin gynéco de venir examiner future maman pour savoir si on pouvait débuter l’accouchement.

Pendant tout ce temps, et jusqu’à l’arrivée du médecin gynéco (elle s’appellera « Murmure Inaudible »), toutes les trois, voire deux minutes, ma femme se tord de douleur. Elles poussent des cris déchirants et réduit les os de ma main en charpie. Les rares mots réconfortants que j’essaye de lui glisser à l’oreille ont un étrange effet : le visage de mon épouse se crispe encore plus, ses yeux s’ouvrent à nouveau sur un regard noir qui veut clairement dire « ta gueule ! ». Je ne ferai que peu de tentatives de réconfort par la parole, préférant la valeur sûre du « Tiens, prend ma main ».

Bébé sans-prénom étant en siège, lorsque Murmure Inaudible débarque, elle est accompagnée, elle aussi, d’une étudiante venue se faire la main sur un cas concret. Le médecin a plutôt une bonne prestance, un air sûr quoiqu’un peu sévère. Ses traits durs sont accentués par la noirceur de ses cheveux mi-longs. Pourtant, cette sensation qu’elle dégage va s’évaporer à l’instant même de ses premiers mots à notre attention. Cette femme a la portée de voix la plus ridiculement faible qu’il m’ait été donné d’entendre. Voici, à peu de choses près, ce que j’ai compris de sa première phrase :

« Bo…our, Je … ui … gyn … ologue … i … a … ou … a … oucher. »

Traduction : Bonjour, Je suis la gynécologue qui va vous accoucher.

Cette dame ne parlait pas, elle murmurait. Elle chuchotait les mots comme un amant susurre l’érotique aux oreilles de sa bien-aimée, comme une commère parle sur le dos d’une personne de la pièce voisine. Avec le recul, ça me fait rire d’y repenser. Dans le feu de l’action, c’était surtout agaçant de n’y rien comprendre.  On déchiffre ensuite vaguement qu’elle souhaite examiner ma femme, qui en reprend pour quelques touchés vaginaux du plus bel effet. Alors qu’elle s’apprête à l’examiner entre deux hurlements de douleur, elle enfile un masque et là, impossible de décrypter quoique ce soit. On voit bien le masque s’agiter quand elle tente de communiquer, mais aucun son ne sort. Les maigres bruissements qui s’échappent de sa bouche s’étouffent dans le tissu et se perdent dans l’infini de l’incompréhension la plus basique. Lorsqu’on évoque notre incapacité à la comprendre, surgit en elle un sursaut d’énergie et l’on comprend suffisamment de syllabes pour analyser sa phrase :

« ou.. êtes à ila..ation om..ète. mais bébé é.. en.. ore… haut an… assin.., on a… atten… un eu… A 13h ma…i…mum, on ou… accou… » (C’est chiant à lire, hein ? Encore plus à attendre…)

Traduction : Vous êtes à dilatation complète mais le bébé est encore haut dans le bassin, on va attendre un peu. A 13h max’, on vous accouche.

Après l’effervescence de ces instants et un boost anesthésique tant attendu, je me retrouve un moment seul avec ma femme. Il est 11h30, la douleur est toujours omniprésente et la future maman commence à sérieusement fatiguer. Le boost ne permettra qu’une seule chose : une sorte de sérénité ou de béatitude temporaire entre les contractions. Sans le boost, elle ne parvenait pas à se calmer et restait emprisonnée dans la spirale de ses douleurs. Avec, elle avait deux ou trois minutes de repos, de calme, qui lui redonnaient un peu de force. Cela dit, le boost ne fera pas effet bien longtemps. A midi, les douleurs reviendront, plus fortes encore que toutes les précédentes.

Pendant la dernière heure avant l’accouchement, l’une des plus longues de toute ma vie, la pression ne cessera de monter. Les minutes qui passent sont ponctuées de hurlements qui déchirent mon cœur. Je ne reconnais plus le visage de ma femme, dégoulinant de sueur, épuisé de cette souffrance. Elle ne prend même plus la peine de me regarder lorsque je lui parle, ni même de me répondre ou de me jeter un regard haineux. Elle est repliée dans sa douleur et la présence des anesthésistes, presqu’en continu, n’y change rien. L’infirmier me confie que ma femme est le cas de la journée, qu’ils parlent d’elle dans toute la maternité. Les doses injectées devraient l’avoir totalement insensibilisée, elle devrait être incapable de bouger ses jambes, mais c’est comme si tout son corps rejetait l’anesthésie. Quelques jours après, ma femme m’a confié qu’elle aurait très bien pu se lever et marcher à ce moment-là, tellement la péridurale était inefficace.

Je suis quelqu’un qui garde son calme, en toute circonstance. Je combats plutôt bien les situations stressantes. Pourtant, je commence à sentir quelques larmes piquer mes yeux. Je les retiens et je garde la tête haute. La bouteille de soda ne va pas exploser à cet instant, je m’y refuse. Je ressens, au fond de moi, que ma femme a besoin de me voir stoïque. Si elle m’avait vu avoir peur, être inquiet, je crois qu’elle aussi aurait craqué.


Mardi 26 mai, 12h45


Nous sommes en salle de travail depuis plus de sept heures. On a entendu des femmes arriver après nous. On a entendu les cris de leur bébé alors qu’ils prenaient leur première bouffée d’air. On en a entendu un paquet et nous… nous sommes toujours là. Ma femme n’en peut plus. Elle laisse échapper quelques larmes et je dois me battre pour ne pas la rejoindre. Elle me dit qu’elle en a marre, qu’elle n’y arrivera pas, qu’elle est au bout de ce qu’elle peut donner. Elle me dit que la douleur est insupportable. Je lui dis qu’elle forte, qu’elle est courageuse et que tout s’effacera quand elle verra la bouille de notre fille. Je reprends mon rôle actif de super futur papa et lance quelques phrases de motivation et de soutien (sans oublier une mimine à compresser)

Entre 12h45 et 13h, mon épouse me demande l’heure à chaque minute. Le temps lui semble infini et ses cris poignardent mon amour. Les contractions sont d’une virulence implacable. A 13h, elle a le droit à un nouveau boost qui, lui, ne fera absolument aucun effet.

Après la dépression, place à la révolte. Ma femme dit à qui veut l’entendre qu’elle veut accoucher, qu’il est passé treize heures et qu’elle veut pousser.

Agitation chez les sages-femmes.

On nous annonce que Murmure Inaudible est en train d’accoucher une autre dame, il va falloir patienter quelques minutes de plus. Vas-y chérie, serre les cuisses.

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La naissance d’un papa #4


Mardi 26 mai, 02h30


Lorsqu’on a passé une nuit blanche à veiller sur sa femme suivie d’une journée à s’impatienter de la venue de notre enfant, la nuit suivante, nos paupières sont lourdes. A deux heures trente du matin, ce mardi 26 mai 2015, au premier cri de douleur de ma femme, je me lève d’un bond, totalement empêtré dans le brouillard de mes rêves déjà lointains. Je titube comme je peux jusqu’au chevet de mon épouse et j’agrippe sa main. Je me souviens lui avoir demandé comment elle allait et pourquoi elle avait crié. En revanche, pas moyen de me souvenir de ses réponses. Je me souviens juste avoir compris, à cet instant, qu’un papa allait naître. A ce moment, les cris de ma femme, échos de ses douleurs, ne sont plus les mêmes. Son regard, écho de notre amour, n’est plus le même. Quelque chose flotte dans l’air, une tension, une appréhension, une peur, un truc pas vraiment définissable en fait, juste une sensation, mais je comprends que c’est pour aujourd’hui, que je vais voir le visage de ma fille pour la première fois et croiser le regard de ma femme alors qu’elle la découvre, en même temps que moi.

En l’espace d’une heure, les contractions de la future maman s’accélèrent drastiquement. Entre cette première contraction et la suivante, s’écoulent trente minutes. Entre la seconde et la troisième, quinze minutes, puis cinq minutes. A trois heures trente du matin, il ne reste plus, à ma femme, que trois minutes de répits entre chacune des contractions. Je décide alors de faire offrande de ma main droite au Dieu Contractile. Ma femme s’en donnera d’ailleurs à cœur joie pendant les prochaines heures en la compressant comme un étau et en y plantant ses jolis ongles.

Les mots de Voix-En-Coton étaient clairs et me reviennent en mémoire, il ne fallait l’appeler qu’à partir du moment où l’on serait arrivé à un espacement des contractions de cinq à dix minutes pendant une heure, voire deux. Ah ? Je n’ai plus de main droite ? Ma femme a envie de s’ouvrir le bide à mains nues pour aller y chercher micro-naine par ses propres moyens ? Bon… Dans le doute, je vais quand même venger la perte de sensibilité d’une de mes mains en broyant la sonnette d’alarme de l’autre.

Voix-En-Coton débarque dans la foulée, voit le regard de ma femme, sent ce je-ne-sais-quoi de tension. Toutes les trois minutes ? Ah. Un monito de trente minutes et un touché vaginal plus tard, elle confirme que notre « petite merveille » est en route.

C’est pour aujourd’hui.

Papavirgule, prépare-toi à t’extraire de ton cocon.

On évoque la sacro sainte péridurale et, désormais, dans le regard de ma femme, entre la douleur, la haine qu’elle éprouve de m’avoir fait l’amour pendant ces vacances et le « elle va se grouiller de sortir son fion de mes entrailles ? », on peut voir une lueur d’espoir à l’idée qu’un sauveur annihile cette douleur qui la torture de l’intérieur. Nous sommes invités à nous préparer. Ma femme prend une douche rapide, je m’habille (oui, j’étais en caleçon tout le long de ces instants (je me demande d’ailleurs si vous auriez lu ce texte de la même façon en m’ayant imaginé en caleçon)). Lorsque je rejoins ma femme dans la salle de bain pour l’aider à se préparer, je la retrouve à quatre pattes, nue, l’eau de la douche l’éclaboussant à grandes eaux et le visage tordu de douleur. Ça m’a fait beaucoup de mal de la voir comme ça. Ces instants sont bourrés de stress. On est comme une bouteille de soda qu’on aurait secoué, bouchon fermé. Y’a toute cette pression à l’intérieur, qui pousse, qui pousse et l’on sait que, dès l’instant où l’on fera sauté le bouchon, ce sera l’inondation. Alors, la voir souffrir ainsi m’a broyé le cœur. Elle me dit que tout va bien, que la position la soulage et elle me demande de sortir, alors je m’assois cinq minutes dans son lit et je respire calmement par la bouche, impuissant.

Lorsque ma femme sort, je l’aide à s’habiller, puis Voix-En-Coton revient et installe mon épouse dans un fauteuil roulant. Nous voilà en route vers le hall des naissances… la salle de travail.


Mardi 26 mai, 05h30


A notre arrivée, nous sommes accueillis par deux sages-femmes. Je me rappelle parfaitement de celle qui était en retrait, la plus âgée des deux. Elle faisait quelques blagues de temps en temps, essayait de nous rassurer, mais elle s’est vite éclipsée. En revanche, mon cerveau a complètement zappé le visage et les caractéristiques de celle qui s’apprêtait à diriger notre accouchement, à ce moment de la journée. Je ne saurais dire pourquoi. Toujours est-il qu’elles nous souhaitent toutes les deux la bienvenue, nous félicitent. Elles nous posent les questions d’usage, celles auxquelles on a déjà répondu plus d’une centaine de fois :

C’est votre premier bébé ? (Oui)

Fille ou garçon ? (Fille)

Vous allez l’appeler comment ? (On ne dira que lorsqu’on aura vu sa bouille)

Ah vous êtes de ceux qui attendent le dernier moment pour donner le prénom ? (Oui)

Vous prenez la péridurale ? (OUI ! Et magnez-vous !)

Touché vaginal. 4 centimètres. On peut poser la péri. C’est parti !

C’est là que débarque le Docteur-Sauveur, anesthésiste de garde de son état. On assoit ma femme sur le rebord du… comment appeler ça ? Plan de travail ? Et là, je me rends compte que future maman est en panique. Son corps tremble comme une feuille ballotée par le vent. Elle est convulsée de spasmes musculaires, rongée par le stress de la situation. Le bouchon est prêt à péter. Elle avait toujours appréhendé la péridurale et, à cet instant, même l’espoir de ne plus sentir le parcours du combattant de mini-nous à travers son bassin ne lui ôte pas cette appréhension.

L’équipe a été super.

Avec le recul, je me pose encore des questions sur le déroulement de l’accouchement, sur les choix qui ont été faits, je me demande encore si la souffrance de ma femme aurait pu être évitée, mais il y a une chose que je ne pourrais jamais enlever aux équipes de cette maternité, c’est leur humanité. Après avoir déroulé les sacro-saintes questions, Docteur-Sauveur, du haut de sa barbe rouquine et de ses yeux bleus pétillants de malice, décide de s’attarder sur le prénom mystère de virgule. Tout en s’affairant, il nous assure qu’il ne fera pas la péridurale si l’on ne lâche pas quelques indices sur le futur étiquetage de notre enfant. Les sages-femmes entrent rapidement dans le jeu. « Il en est capable. C’est un tyran. » Ma femme, prise dans les conversations, se calme petit à petit. Elle sourit, puis rit franchement et elle cesse bientôt de trembler. Alors qu’il demande à ma femme de courber le dos, pour inspecter sa colonne, il nous assure qu’il va deviner, même sans indice. Il se met alors à proposer des prénoms et même à nous citer des exemples de parents à côté de la plaque (Mr et Madame Renaud ont une fille, appelons la Mégane). Une fois le corps de ma femme déplié : « Bon, je vais la poser, là. Si vous me dites le prénom maintenant, je vais aller vite. » On ne craque toujours pas, mais on rit beaucoup et ma femme se rend finalement compte que le cathéter était déjà posé. Après quelques menaces de ne jamais poser le produit anesthésique, il emporte avec lui un peu de cette tension corrosive et nous laisse seuls avec le temps qui passe.

Et le temps va passer. La péridurale, tout d’abord inefficace, mettra une bonne heure pour fonctionner, mais, étrangement, et sans que l’on s’en inquiète plus que ça, après une bonne demi heure de soulagement complet, ma femme commencera à ressentir les contractions, mais d’un seul côté.

A Huit heures du matin, changement de garde. Visage-oubliée rentre chez elle pour un repos bien mérité et, pour la remplacer, arrive une sage-femme cheveux châtains-avec-mèches-blondes, les traits plutôt sévères. Dans sa démarche, dans ses postures, dans le ton de sa voix, transpirent l’expérience et l’habitude de ces situations stressantes. Elle me met à l’aise, elle me rassure. On se sent entre de bonnes mains. Je l’appellerai Sage-Femminator.


Mardi 26 mai, 10h00


A dix heures du matin, la première dose de péridurale arrive (déjà) à son terme. Un infirmier anesthésiste et son étudiante ont pris le relai de Docteur-Sauveur, parti récupérer de sa longue garde de nuit. Ils discutent du dosage, relisent les instructions de celui qui a posé la péridurale, sortent la calculatrice pour s’assurer des bonnes mesures, puis l’étudiante finit par préparer la seconde seringue sous l’œil attentif de son mentor. Ils nous posent des questions sur le ressenti de la douleur. A cet instant, ma femme est totalement soulagée du côté gauche, mais le côté droit est très douloureux. On la couche plusieurs fois sur le côté droit pour essayer de diffuser plus efficacement le produit, mais rien n’y fait. Cette posture accentue même la douleur. C’est supportable, mais un peu gênant.

La machine bipe comme une alarme incendie quand il ne reste plus que cinq minutes de produit. On procède donc au changement de seringue et, à cette occasion, pour soulager la douleur de future maman, on ajoute un petit boost maison. Résultat garanti. Effectivement, quinze minutes plus tard, ma femme semble apaisée et plus sereine. Elle en est à huit centimètres d’ouverture de col et elle gagne un centimètre par heure en moyenne. Encore deux heures max’ à tenir… Elle m’invite donc à aller prendre un café, ce que je fais de bon cœur car la fatigue me ronge.

Attablé devant une baie vitrée qui donne sur le parking de la maternité. Je profite de cet instant pour souffler un peu. Je sirote un grand café pour m’insuffler du courage et grignote un croissant pour reprendre des forces. Je tourne légèrement le bouchon de ma bouteille de stress pour laisser s’échapper un peu d’air et me détendre. Dehors, les arbres ballottent sous la caresse du vent, dans l’entrée patients et visiteurs se croisent en silence et moi, je vais être papa. J’en profite pour envoyer quelques textos à la famille et aux amis proches qui me harcèlent depuis l’aube. « Toujours en cours. On vous tient au courant. » Je me lève, nettoie ma table et rend le plateau au serveur. Je prends l’air cinq minutes et m’étend de tout mon long.

Remotivé, je retourne en salle de travail, auprès de ma femme.

Quand j’ouvre la porte, j’ai l’impression de revivre l’épisode de la salle de bain. Ma femme est toute seule, allongée sur le plan de travail dans sa blouse d’hôpital et… elle est tordue de douleur. Je lui demande ce qui ne va pas et, dans la foulée, une contraction arrive. Elle crie comme je ne l’avais jamais entendue crier et se tortille sous l’effet de la souffrance. Encore une fois, je suis frappé par le syndrome de la plante verte. Incapable de l’aider, je bipe sage-femminator.

La péridurale ne fait plus du tout effet, et ce n’est que le début.

Mardi 26 mai 2015 à 10h45, on vient de secouer la bouteille de soda de ma vie et la pression ne redescendra plus avant un bon moment.